07 juin 2008

The Modern Things

Hier je suis allée visiter l'atelier de Yann Gerstgerber, un jeune artiste marseillais qui fait de la sculpture (pas que, mais en ce moment il est quand même concentré là dessus).
Ses sculptures sont des espèces de grands assemblages colorés, tendance fluo psychédélique, collage 3D de pièces de mobilier, d'objets trouvés, de tapisserie, de moquette, de bouts de bois et de métal empruntés, à l'esthétique proche de l'objet tribal, totémique. Lui même est une espèce de sculpture vivante, avec des baskets en peluche tigrée, des lunettes de soleil rouge et jaunes, une petite crête en zigzag, un t shirt soigneusement élimé, au motif d'un banal presque suspect. Les sculptures sont à son échelle, celle du corps, elles semblent vouloir se faire plus grosses, plus rutilantes que ce qu'elles ne sont en réalité, s'étirer, se faire remarquer, prendre toute la place. Elles dardent de façon enthousiaste, presque agressive, les éléments épars et souvent reconnaissables qui les composent, formant des figures géométriques que la symétrie attire. Elles paraissent animées d'intentions propres; elles se comportent comme des manifestes naïfs, comme la rose du petit prince pointant de façon crâne ses cinq épines pour la défendre contre les tigres du monde. Naïf, tribal: le garçon s'avoue de lui même très attiré par l'art brut, celui d'Henri Darger notamment. On retrouve de façon amusante beaucoup de détails de l'oeuvre de Darger dans les sculptures de Yann, bien que de façon cryptée et complètement transformée, traduite dans son propre langage. Dans ses planches Darger raconte la façon dont il soutient un peuple d'enfants à résister à une armée de créatures mi-ange mi-démon les attaquant de nulle part. Cette spiritualité frontalement manichéenne est très prégnante dans l'œuvre de Darger, s'exprimant de façon très littérale. Dans les sculptures de Yann, cette spiritualité, cette aspiration à la morale, s'expriment à travers la forme du votif, de l'autel, de l'amulette, du talisman, en tant qu' objet spirituel qui porte à la contemplation, la prière, ou octroie protection. La tâche du créateur dans les deux cas serait de défendre un objet de pureté symbolique (les enfants pour Darger, le potentiel animique de chaque objet pour Yann) des attaques d'un environnement extérieur hostile (les adultes chez Dargeret, l'overdose visuelle contemporaine chez Yann?) et de tenter de protéger cet objet en le faisant passer du statut de simple symbole à celui d'œuvre (une BD, une sculpture). Ainsi l'obsession du créateur peut prendre son autonomie et commencer à s'exprimer de façon propre dans les purs domaines de l'esthétique et de l'art.
Quel est cet intérêt étrange pour les objets manufacturés que partagent nombre de jeunes artistes aujourd'hui (pour mon plus grand plaisir, je suis de cette génération que les objets enchantent pour leur potentialité à évoquer une vie propre, un univers autonome) ? L'objet devenant module, l'objet comme tautologie suprême : il n'est jamais que ce qu'il est simplement en tant que pure forme. Et c'est pour cette fonction première, d'avant l'usage, que l'objet est de nouveau utilisé dans le champ de l'art, dépassant même le ready-made (Yann dit d'ailleurs: "je déteste les ready-made" et en plus on se souvient en discutant que le premier ready-made était un ready-made arrangé, pour tout dire une sculpture puisque c'est la roue de vélo sur le tabouret!). C'est à dire que l'objet aurait une forme, une signification première, d'avant le temps de l'usage, de la fonction. Cette sculpture cherche à faire appel à quelque chose de l'ordre du avant, de l'idée dans le sens platonicien du terme, du primitif. Il y aurait donc quelque chose avant la forme? Quelque chose d'antérieur, libéré de toute connotation? C'est de ce fantasme que se repaît la sculpture de Yann Gerstgerber, Lili Reynaud, Daniel Dewar et Grégory Gicquel, comme autrefois (et encore maintenant!) celle de Bertrand Lavier, saint patron des précédents. La sculpture comme source, comme érection première, originelle.
Comme dit Björk:
"the modern things have always existed
they've just been living
in a mountain
till the right moment"
Émettre l'hypothèse de l'existence d'une pré-société; d'un monde uniquement fait de formes; de la possibilité de l' a-social (l'absence de société): allo, Piet?
Je ne vais pas vous renvoyer au livre catalogue DCA pour lire l'excellent texte du commissariat (dont je suis co-auteure) sur le Syndrome de Broadway, mais je pense que ce post pourrait en être une des prolongations logiques.
À méditer devant un Gerstberger.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Bonjour,

Je vous prie de m'excuser. Je n'ai malheureusement pas trouvé comment vous contacter autrement que par commentaire.

Je souhaitais vous faire découvrir le service Paperblog, http://www.paperblog.fr dont la mission consiste à identifier et valoriser les meilleurs articles issus des blogs. Vos articles sembleraient pertinents pour certaines rubriques de Paperblog.

En espérant que le concept de Paperblog vous titille, n'hésitez pas à me contacter pour toutes questions ou renseignements...

Adeline
Responsable communication
adeline@paperblog.com