20 mars 2007

BBE : « Les taggeurs sont les enfants de Buren »

Un essai à propos de l’exposition « SPECTRUM CITY was the name » à Catalyst Art, Belfast, en particulier et du travail des Bad Beuys Entertainment en général

En arrivant à Paris en voiture de l’autoroute du nord, on arrive porte de la Chapelle et les enseignes néon énormes trônant sur les buildings font se demander si ces immeubles ont été construits pour eux-mêmes ou seulement pour être le support de publicité géantes. Cette expérience urbaine transposée dans l’univers Belfastois sert de point de départ à une nouvelle exposition de BBE intitulée « Spectrum City ». Évoquant la guerre qui déchirait la ville il y a encore à peine dix ans, ils écrivent le mot « canon » (« Canon comme la marque mais aussi comme un canon») en lettres halogènes sur une tour de placoplâtre sommaire, aveuglant les visiteurs à l’entrée de la galerie. Le mot brûle les yeux : impossible de le regarder plus d’une seconde sous peine d’avoir les yeux marqués par un phosphène entêtant. La violence du canon est-elle si puissante qu’elle reste imprimée sur la rétine bien après que l’on ait cessé de l’avoir sous les yeux ? A l’époque où le néon devient la métaphore politique falote d’une certaine prise de parole par les artistes, les Bad Beuys opposent à la lumière bienveillante du néon, qui « met en valeur », une lumière qui dissimule et « efface les formes », l'halogène. Résultat : pour appréhender le reste de l’exposition, il faut se dissimuler derrière la tour. Et comme disent les BBE, « alors tu peux vaquer à tes petites affaires ». Le message est clair : c’est en se dégageant de la frontalité d’une situation qu’on peut commencer à l’appréhender dans son ensemble.

Encore une sensation urbaine à l’origine d’une autre pièce présentée dans l’exposition, le Marron fluo : quand la nuit tombe sur le périphérique, la pollution se mélangeant à l’aspect translucide du crépuscule donne un marron fluorescent, une couleur à la fois magique et chimique, dégénérée. Paradoxe : éclairé à la lumière noire, le mur paraît gris souris, comme les autres. C’est par sa propre ombre s’y découpant en lumière naturelle que le spectateur peut découvrir l’aspect brun de l’aplat, un brun moiré, cherchant à s’émanciper de la morosité du gris urbain. Dans un assentissement ironique à une société du spectacle promouvant des expériences sensibles stéréotypées, BBE construit une « réalité fabriquée », autant d’« artefacts » du réel destinés à rejouer les sensations urbaines à l’échelle de la galerie. Ainsi la maquette en carton de babylone by _us repoussant le spectateur vers les murs de la galerie, le slogan publicitaire en halogène aveuglant, le crépuscule de banlieue, la Sanisette dont il faut faire le tour dix fois avant d’en comprendre la hiératique impénétrabilité, qui sont autant de tentatives de tapisser le white cube de macadam.

L’art des BBE mêle ainsi de façon improbable connaissance intime des cultures urbaines, graffiti, hip hop, et fascination sincère bien que méfiante pour les architectes et politiques qui ont agencé notre environnement au fil des siècles, conditionnant nos vies, nos pensées et notre culture. En effet on l’aura compris l’un des grands dada de BBE c’est l’aménagement du territoire, dont une rétrospective cheap mais exhaustive nous est proposée dans une autre partie de l’exposition avec Petite histoire de l’urbanisme, vidéo réalisée à grand coup de Google image et de name dropping rigoureusement documenté allant d’Imhotep au Corbusier en passant par le baron Haussmann. BBE endosse ainsi la rage légitime du citadin envers ces grands urbanistes qui ont pris des décisions souvent inhumaines et pourtant parfois indispensables, et rend visible sa transfiguration dans les formes de résistance que constituent les cultures de rue. Car si l’art de BBE se revendique avant tout d’une expérience urbaine physique quotidienne, c’est que celle-ci est la manifestation la plus primaire d’un espace urbain conçu pour contrôler les corps et les asservir au politique. Déplorant le travail des artistes traitant de la banlieue comme souvent « rempli de bonnes intentions », les BBE évoquent la frilosité (je dirait plutôt le ratage quasi sytematique) des membres de la culture dite « de rue » à investir le champ de l’art contemporain. (j'ai retiré: par « peur de l’asservissement, de la compromission »). Pourtant ils rappellent que « les taggeurs sont les enfants de Buren », arguant par là que le tag, geste minimal, rapide, anonyme, est initialement pensé pour signer la ville, se la réapproprier.

Le titre de l’exposition, « SPECTUM CITY was the name », fait allusion au sound system crée par les fondateurs du groupe Public Enemy, une référence constante de BBE, qui avait déjà réalisé une installation samplant un de leurs morceaux. La technique du sampling doit d’ailleurs selon BBE trouver une indépendance esthétique ou de sens vis-à-vis de l’original : « sinon tu perds au procès esthétique » soulignent-ils malicieusement. Technique qu’ils s’approprient de façon particulière en favorisant le « fait-main, le low fi », se démarquant ainsi de l’utilisation systématique de la sous-traitance par certains artistes, position que BBE refuse, alléguant la logique politique et économique la sous-tendant et citant alors volontiers Thomas Hirschhorn : « énergie oui, qualité non ». Une stratégie du fait par soi-même en réaction aux usages imposés par l’environnement urbain. Si l'art contemporain existe depuis que l'artiste s'est émancipé du savoir-faire à l'échelle de la main, on peut alors prendre comme un hommage au modernisme le projet de BBE consistant littéralement à refaire pour s'approprier le réel en un sample maladroit. Admirant le lyrisme d’un Malachi Farrell, BBE perçoit ainsi le caractère possiblement décoratif du décor urbain comme le théâtre d’histoires fondatrices. De même qu’ils tournaient des épisodes de soap opera dans les rayons d’IKEA, ils travaillent à leur propre version d’« I like to be in America » pour une exposition au Brésil, dans un clin d’œil critique au rêve latino-américain. De grandes histoires humaines donc, cachées dans les interstices bétonnés des grandes métropoles.

2 commentaires:

japone a dit…

merci d'avoir ce regard lucide,un vrai bonheur

Anonyme a dit…

'Les taggeurs sont les enfants de Buren'

c est d une débilité ce genre de phrase

on s en branle des cultures urbaines, de la kultur tout court

des publicitaires masqués, rien d autre, le sens de la formule creuse, des références cools à la pelle mais c est tout