28 février 2006

La Chasseuse de Punctum / Printemps 2003

Un essai sur l'oeuvre de Rineke Dijkstra

Essai réalisé dans le cadre du séminaire "Réalismes en question III" , animé par Elisabeth Milon à l'ESAD Strasbourg (note: il m'a été fait remarquer l'utilisation intempestive du terme "âme", semblerait-il en raison de sa trop forte connotation religieuse. Cependant après relecture et essais de remplacement, il me semble que le remplacer par d'autres termes affaiblit le texte et empêche de saisir clairement son contenu. C'est pourquoi je décide de laisser ce terme et d'avertir le lecteur de ce possible malentendu).

"Je décidai alors de prendre pour guide de ma nouvelle analyse l'attrait que j'éprouvais pour certaines photos. Car, de cet attrait, au moins, j'étais sûr. Comment l'appeler? De la fascination? Non, telle photographie que je distingue (...) produit en moi (...) le contraire de l'hébétude; plutôt une agitation intérieure, une fête, un travail aussi, la pression de l'indicible qui veut se dire (…). Aussi, il me semblait que le mot le plus juste pour désigner (provisoirement) l'attrait que certaines photos exercent sur moi, c'était celui d'aventure. Telle photo m'advient, telle autre non."

Roland Barthes à propos du punctum, dans la Chambre Claire, Notes sur la photographie

Si je décide d'introduire cette petite étude du travail de Rineke Dijkstra par cet extrait de la Chambre Claire, c'est qu'il me semble que c'est ce fameux punctum qui est au coeur de tout son travail, travail qui a été qualifié (et peut encore l'être) de beaucoup de termes différents. Voilà: pour moi, Dijkstra est une chasseuse de punctum. Audacieuse, tenace, implacable, rigoureuse. Comme toute chasseuse, elle a ses techniques favorites, ses méthodes infaillibles, pour faire tomber le masque de ses sujets et nous les livrer, nus, l'âme emprisonnée sur le papier photo, à jamais fichée sur la surface brillante aussi sûrement que le papillon est fiché d'une épingle.
Dans une première partie je m'attacherai à dépeindre de façon un peu formelle la façon dont la photographie de Rineke Dijkstra se rattache au genre bien précis du portrait, et en quoi l'application de ces règles est nécessaire pour aboutir au but recherché par l'artiste. Dans un second temps, je tâcherai de réunir tous les sujets photographiés par Dijkstra en quelques grandes thématiques, afin de rendre là encore plus claires ses intentions, et débarrasser une fois pour toute les différents sujets photographiés (notamment celui de l'armée) de leur dimension polémique. Ensuite, j'essayerai d'exposer les deux grandes tendances de l'oeuvre de Dijkstra , l'approche sociale et l'approche évènementielle, même si ces deux points ont tendance à se confondre et, on le verra, poursuivent en fin de compte le même but.
On reproche souvent à la photo d'être un médium trop "bavard". Bavard, c"est à dire que de par sa trop grande similitude formelle avec le monde réel, les sens dégagés de l'étude d'une photographie sont trop soumis à une orientation par la parole, par la raison de l'observateur: d'où le recours souvent systématique à la légende, sorte de caution vérité de la photo. Rineke Dijkstra se méfie aussi sans doute de cette loquacité de la photo. C'est pourquoi elle verrouille beaucoup de ses paramètres discursifs, pour focaliser uniquement sur son sujet, la figure. En quoi les portraits de Dijkstra se rapprochent étonnement des portraits de la peinture classique, bien avant l'apparition de la photo. Pas de fond ou alors un fond réduit à son strict minimum (une chaise, un rideau, un paysage austère, une ligne d'horizon, un pan de mur...); un cadrage du buste et de la tête, ou alors en pied; un goût prononcé pour la symétrie et la position centrale du sujet au coeur de la photo. Dans le portrait classique ces rigueurs de conception avaient pour but de mettre en exergue l'expression de la figure du représenté. Pour Dijkstra il en va de même: le regard est orienté, saisi, guidé; il s'agit de ne pas le perdre dans les méandres d'un détail, d'une omission de la structure même de l'image. Comme dans les tableaux de Donatello ou figures, contre-figures et gestes convergent en un centre à la fois présent mais invisible, les photo de Dijkstra nous attirent sans que nous le sachions, vers un centre d'attention prédéterminé.
Car les sujets que Dijkstra photographie sont très méticuleusement choisis et ce qu'elle y traque est si ténu qu'il lui faut s'assurer de notre attention maximale pour que puisse s'épanouir, le cas échéant, l'aventure tant recherchée. A première vue, elle semblerait dresser une topologie essentiellement documentaire de "tribus" sociales, que ce soit des jeunes dans des collèges anglais (1), des boîtes de nuit néerlandaises (2), de recrues de l'armée israéliennes (3ab), de pré-ados sur des plages à moitié désertes (4abc), toreros à peine sortis de l'arène (5ab). Dans tout ces sujets, nous pouvons découvrir un point commun, le fil conducteur: à propos de la jeunesse récurrente de ses sujets, Dijkstra dit dans une interview accordée à Flash Art en octobre 2003: "Something of the dreaming and desire is lost with age".
On peut donc en déduire que l'artiste serait à la recherche de ces fameux "rêves et désirs", et que ce but ne peut s'accomplir que dans le choix de sujets encore jeunes sur le visage de lesquels l'âme affleure encore suffisamment pour être susceptible d'être saisie par l'appareil photographique.
Ensuite, plus récemment, Dijkstra s'est mise à photographier dans diverses séries, de jeunes militaires. Ce qui l'intéresse il me semble dans ces individus, c'est plus la lutte du jeune pour sa constitution personnelle au sein d'un corps très structuré, sorte de prolongement d'une autorité parentale, que toutes les influences étranges liées au monde de la guerre, de la violence, de la mort: bien qu'occasionnellement Dijkstra utilise les exercices pour "secouer" ses sujets et leur faire révéler un trouble invisible sur d'autres clichés plus sereins (je reviendrai sur cette technique plus tard). C'est pourquoi il me semble Dijkstra s'est orientée sur le choix du jeune Olivier (6abcd) dont le choix de devenir légionnaire n'est pour l'instant que théorique (il n'a pas d'expérience de réel combat), et les jeunes de l'armée israélienne qui est l'armée la plus banalisée de tous les pays, chaque jeune israélien faisant un service de deux ans minimum, fille comme garçons. S'il elle avait voulu stigmatiser les effets de la guerre et de l'armée sur des jeunes, elle aurait pu trouver d'autres pays où ceux ci sont visibles de façon plus dramatique (je ne cite pas d'exemple tant ils sont nombreux).
Je voudrais maintenant arriver au but du travail de Rineke Dijkstra. Dijkstra, semblerait-il, tente au travers de sa pratique de répondre à cette question: l'image du corps peut-elle documenter l'âme? Cette question n'est qu'une reformulation de ce que j'appelai dans l'introduction la quête du punctum. En effet, le punctum n'est-il pas pour Barthes ce moment fugitif où un lien s'effectue entre l'âme du spectateur et celle de l'image?
Cette envie tenace de traquer l'âme humaine dans sa complexité et sa nudité se décompose en deux volets distincts dans l'oeuvre de Dijkstra. Volets pour lesquels différents moyens sont mis en oeuvre.
Le premier, particulièrement présent dans ses premiers travaux, se réalise dans la photographie des temps de loisir. En effet tous les jeunes photographiés le sont dans des phases de vacances, ou détente: elle exploite un temps social, non utile, où la représentation du soi devient plus lourde, plus pesante; où l'image sociale prend toute son importance loin des contraintes utilitaires de l'école ou du travail. Les jeunes sont en flottement, et les isoler du groupe à ce moment précis de la photo (photo qui prend d'ailleurs elle même un certain temps à se réaliser du fait du grand format 4 x 5 inch) leur (et nous) fait prendre conscience de la fragilité de leur "moi" propre, "moi" qui se met immédiatement en représentation, mais de façon encore imparfaite du fait du jeune âge des protagonistes et de leur inaptitude à se constituer encore en individu. C'est cette faille que guette Dijkstra, et c'est dans cet interstice qu'elle enfonce le pied de biche de la photographie pour soulever un moment la chape de l'apparence pour nous faire entrevoir l'âme, fugace reflet d'une essence, d'un être en devenir. Lorsque l'artiste photographie la petite Almerisa (7ab) à différentes époques sur une période de sept ans, de la petite réfugiée yougoslave fraîchement réfugiée aux Pays Bas à la belle adolescente au regard déjà provocant et aux membres grandis trop vite, rassemblés maladroitement sur la chaise trop grande d'alors et qui maintenant peine à la contenir, Dijkstra ne cherche qu'à documenter le changement qui s'est produit dans l'âme de la jeune fille. Elle veut vérifier, en quelque sorte, la métamorphose, voir si celle-ci, le passage d'une enfant née dans un pays aux libertés réduites à une jeune fille bénéficiant de tous les loisirs de la société de consommation ont altéré l'âme, l'ont transformée. Elle veut nous rendre cette transformation, qui va plus loin que les mutations simples du corps adolescent, préhensile. Elle veut que cette transformation, culturelle et animiste, nous advienne.
J'en viens au deuxième volet de l'oeuvre de Dijkstra. L'artiste à l'idée ingénieuse, d'appliquer les règles de la photographie de reportage à celle de la photographie posée traditionnelle. Là où le reporter attend et guette des heures l'évènement susceptible de faire jaillir le punctum qui rendra sa photo extraordinaire, elle va simplement chercher l'évènement intérieur là où elle sait qu'elle va le trouver. Je prends pour exemple la série de photos où Dijkstra suit le parcours militaire du jeune Olivier Silva. Lorsque je voyais ces photos, je me demandai d'où pouvait bien venir ces airs si particuliers, si pénétrants. La première photo en particulier (6a), celle où, légèrement de trois quarts, les cheveux encore longs et vêtu d'un simple Tshirt noir, Olivier semble tenter de s'écarter de l'objectif, avec l'air d'un jeune cheval un peu rétif, effaré. Je me demandai comment Dijkstra avait pu saisir cette expression si intense d'effarement. Quand elle explique qu'elle à pris cette photo la minute après que Silva ait signé son engagement dans la Légion, on mesure alors ce que la photo, anodine par la simplicité de son cadrage, a en fait de crucial au niveau de la vie du jeune homme. Cette photo illustre très exactement le choix, c'est cette réalisation me semble-il qui se lit sur la figure d'Olivier, c'est l'effroi devant l'ampleur d'un choix qu'il se demande s'il va arriver à gérer. Et si on ne sait pas dans quelles circonstances la photo à été prise, elle n'en demeure pas moins poignante. Et c'est là que Dijkstra réussit, évitant l'écueil du bavardage photographique, à faire véritablement dire la photo. Ce surgissement du punctum est également magique dans la série des toreros, encore hébété du combat sanglant qu'ils viennent de livrer contre la bête, la visage et les vêtements encore stigmatisés des traces du combat. Leurs regards disent, c'est une expérience saisissante que d'être confronté à ces regards qui ne reflètent rien que le vide, le vide d'avoir senti de si près le danger de la mort.
La liste est longue de ces punctum déclenchés et néanmoins d'une fraîcheur proprement hallucinante, comme si la photographe avait percé un secret: les jeunes soldats israéliens qu'elle photographie en pleine nature, crispé sur leur armes après un assault fictif; les femmes accouchées, le ventre enflé, le front luisant de sueur, tenant dans leur bras une petit grenouille rougissante, le visage éclairé d'un sourire incrédule (8); les jeunes de la vidéo The Buzz Club, sortis trop vite de l'obscurité et de la musique de la boîte de nuit pour vraiment réaliser ce qu'ils font là, devant la caméra inquisitrice de Rineke Dijkstra qui leur donne, insensiblement, des ordres pour prolonger les codes qu'ils mettaient en oeuvre spontanément quelques secondes plus tôt à côté, sur le dancefloor. Les histoires que ces visages racontent n'ont besoin d'aucune explication, d'aucun contexte pour nous parler de l'âme, la leur, la nôtre.
J'espère que le secret de Dijkstra, que j'ai modestement tenté de mettre à jour dans ces lignes, ne sera pas la raison même de la décadence du travail de cette photographe si talentueuse. La systématique qui jusqu'à présent nous a livré des images si riches, si révélatrices, s'épuisera peut être un jour, laissant l'appareil de son auteur aveugle, et qui lui intimera l'ordre de partir vers une autre quête, une autre envie: la vidéo peut-être? d'autres thèmes? d'autres sujets? Souhaitons à Rineke Dijkstra de ne pas perdre la foi en son idéal, à l'image malheureuse de celle qu'on lui assigne souvent comme prédécessrice, Diane Arbus. Arbus qui, malgré le nombre infini de freaks dont le monde regorgeait, n'a plus trouvé la force de continuer à créer et a mis fin à ses jours en juillet 1971."Freaks was a thing I photographed a lot. It was one of the first things I photographed and it had a terrific kind of excitement for me. I just used to adore them. I still do adore some of them. I don't quite mean they're my best friends but they made me feel a mixture of shame and awe. There's a quality of legend about freaks. Like a person in a fairy tale who stops you and demands that you answer a riddle. Most people go through life dreading they'll have a traumatic experience. Freaks were born with their trauma. They've already passed their test in life. They're aristocrats."
Diane Arbus

Bibliographie:
-Art at the turn of the millenium, TASCHEN, 1999
-Women Artists, TASCHEN, 2001
-Flash Art, octobre 2003
-La Chambre Claire, Roland Barthes, 1980
Autres sources:
-Site internet à l'occasion d'une exposition de Rineke Dijkstra à l'espace EURO RSCG
-Site de la galerie de Rineke Dijkstra
-Site amateur sur Diane Arbus

4 commentaires:

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